Santé

Cancer du col de l’utérus : le manque d’ambition politique de l’Afrique pour l’endiguer

Contribution : Zwelethu Bashman, Directeur général, MSD Afrique du Sud et Afrique subsaharienne, Marloes Kibacha, Directrice générale, Africa Health Business, Cheyenne Braganza, Chargée de projet principale, Africa Health Business 

Le cancer du col de l’utérus demeure l’une des principales causes de décès liés au cancer chez les femmes dans le monde, malgré le fait qu’il soit presque entièrement évitable. En Afrique, la persistance de cette maladie ne reflète pas une défaillance scientifique, mais plutôt une insuffisance d’ambition politique. Plus de 200 souches de papillomavirus humain (HPV) ont été identifiées, dont 12 types à haut risque responsables de la majorité des cancers liés au HPV. Les vaccins contre le HPV permettent pourtant de prévenir près de 90 % des cancers du col de l’utérus. Malgré cela, la majorité des femmes restent non vaccinées, et plus de 94 % des décès liés à cette maladie surviennent dans les pays à revenu faible et intermédiaire. Aux niveaux actuels de couverture vaccinale, des centaines de milliers de femmes africaines continueront de mourir d’un cancer évitable.

L’Afrique subsaharienne : la région ayant la plus forte prévalence du HPV cervical

La charge de la maladie est particulièrement élevée dans les contextes de vulnérabilité. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) identifie l’Afrique subsaharienne comme la région ayant la plus forte prévalence du HPV cervical, touchant près d’une femme sur quatre. Les femmes vivant avec le VIH sont exposées à un risque nettement supérieur, en raison de leur immunodépression, qui favorise les infections persistantes au HPV. Elles sont quatre à cinq fois plus susceptibles de développer un cancer invasif du col de l’utérus. Sans action rapide, ces inégalités continueront de provoquer des décès évitables. Dans ce contexte, l’inclusion par Gavi de vaccins HPV de valence supérieure constitue une évolution majeure pour les pays d’Afrique subsaharienne cherchant à renforcer leurs stratégies de prévention.

Objectif de l’OMS : une couverture vaccinale de 90 % chez les filles avant l’âge de 15 ans.

En 2018, l’OMS a lancé une initiative mondiale visant à éliminer le cancer du col de l’utérus comme menace de santé publique, reposant sur trois piliers :

  • la vaccination,
  • le dépistage,
  • le traitement.

L’objectif central est d’atteindre une couverture vaccinale de 90 % chez les filles avant l’âge de 15 ans. Cette priorité accordée aux adolescentes a permis des avancées notables en Afrique.

Le Rwanda : un des meilleurs taux mondiaux de vaccination

Le Rwanda en est un exemple emblématique : dès 2011, il a mis en place un programme national de vaccination contre le HPV ciblant les filles adolescentes via une plateforme scolaire structurée. Aujourd’hui, le pays dépasse 90 % de couverture, un des meilleurs taux mondiaux, grâce à :

  • un leadership politique fort,
  • la confiance des communautés,
  • des systèmes de distribution efficaces.

Cependant, même ce succès révèle une limite structurelle : vacciner uniquement les filles adolescentes ne protège ni les femmes plus âgées ni les garçons et les hommes, et ne suffit pas à interrompre la transmission du HPV dans la population générale. Une stratégie centrée exclusivement sur une seule cohorte et un seul genre est donc insuffisante pour atteindre l’élimination.

Afrique subsaharienne : prévalence du HPV chez les hommes élevée

Le HPV est souvent perçu comme un problème exclusivement féminin en raison de son lien avec le cancer du col de l’utérus. Cette approche est réductrice. À l’échelle mondiale, un homme sur trois est infecté par au moins une souche de HPV, généralement après l’âge de 15 ans. En Afrique subsaharienne, la prévalence du HPV chez les hommes demeure élevée, contribuant à la transmission communautaire. Le HPV est également responsable de cancers anaux, péniens et oropharyngés, dont l’incidence augmente et qui touchent de manière disproportionnée les hommes. Exclure les garçons et les hommes des programmes de vaccination entretient la circulation du virus et laisse ces populations exposées à des cancers évitables.

La vaccination neutre en termes de genre est donc une nécessité épidémiologique. Elle accélère l’immunité collective, réduit la circulation des types de HPV à haut risque et protège des populations vulnérables, notamment les personnes vivant avec le VIH. Pourtant, seuls 29 des 54 pays africains ont mis en œuvre des programmes nationaux de vaccination contre le HPV, et la quasi-totalité cible uniquement les filles âgées de 9 à 14 ans. Cette approche, bien qu’essentielle, ne suffit pas à rompre le cycle de transmission.

Des millions de femmes sans accès au vaccin contre le HPV

Une autre lacune majeure concerne les femmes ayant dépassé l’âge de la vaccination. Des millions de femmes africaines n’ont jamais eu accès au vaccin contre le HPV, soit parce qu’elles étaient trop âgées lors de l’introduction des programmes, soit en raison des perturbations liées au COVID-19. Ces femmes, aujourd’hui dans la vingtaine ou la trentaine, constituent le groupe à risque le plus important à court terme. Les femmes vivant avec le VIH nécessitent une attention particulière : la modélisation montre que vacciner les FVVIH âgées de 10 à 45 ans pourrait réduire significativement l’incidence du cancer du col de l’utérus.

Dépistage et stratégies de rattrapage : salutaires pour réduire l’incidence du cancer

Les données démontrent que les femmes sexuellement actives de plus de 15 ans bénéficient toujours de la vaccination contre le HPV, car elles n’ont pas nécessairement été exposées à toutes les souches à haut risque. Les stratégies de rattrapage, combinées au dépistage, peuvent réduire considérablement l’incidence du cancer.

Pour atteindre la voie pragmatique et évolutive, il faut :

  • l’intégration de la vaccination contre le HPV dans les soins du VIH,
  • les services de santé universitaires,
  • les programmes de santé en milieu de travail.

Prévention du cancer du col de l’utérus : les femmes à hauteur de 45% du PIB régional

Sur le plan économique, la prévention du cancer du col de l’utérus est cruciale. Les femmes contribuent à environ 35 à 45 % du PIB régional. Prévenir la maladie :

  • protège les ménages,
  • maintient la productivité,
  • réduit les dépenses de santé catastrophiques.

Pourtant, les femmes adultes restent largement absentes des politiques de prévention du HPV, non par manque de preuves scientifiques, mais par choix politiques.

Gouvernements africains : couverture régionale moyenne de 52%

Les gouvernements africains jouent un rôle central dans la réduction de cet écart de protection. Bien que le nombre de pays administrant des vaccins contre le HPV ait triplé depuis 2019, la couverture régionale moyenne reste à 52 %, loin de l’objectif de 90 %. Des décisions politiques récentes illustrent toutefois des adaptations prometteuses, comme :

  • l’introduction par le Kenya d’un vaccin HPV à dose unique,
  • l’intégration par le Botswana de vaccins de valence supérieure alignés sur les soins du VIH,
  • l’élargissement en 2024 par l’Eswatini de la vaccination aux jeunes femmes vivant avec le VIH.

MSD/Gavi : 2 milliards de dollars dans la capacité de fabrication

Enfin, les partenariats et l’innovation sont essentiels. Entre 2021 et 2025, MSD a fourni plus de 115 millions de doses de vaccin contre le HPV aux pays à revenu faible et intermédiaire, soutenu par un investissement de 2 milliards de dollars dans la capacité de fabrication, en partenariat avec Gavi, l’Alliance du Vaccin. Ces efforts facilitent la transition vers des vaccins nonavalents, offrant une protection élargie contre les types de HPV à haut risque.

Mettre fin au cancer du col de l’utérus : une approche populationnelle

L’Afrique ne pourra éliminer le cancer du col de l’utérus en protégeant uniquement les filles adolescentes. L’élimination nécessite une approche populationnelle :

  • vacciner les filles,
  • inclure les garçons,
  • rattraper les femmes non protégées,
  • renforcer durablement les systèmes de santé.

Les outils existent, les preuves sont solides. La question n’est plus celle de la faisabilité, mais celle de l’ambition politique, et le moment d’agir est venu.

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