Contribution

Souveraineté entravée, ressources bradées

Docteur Said Kelanemer : expert en management, en administration des affaires, et ex-cadre dirigeant dans les industries mécaniques

Dans un monde globalisé, les pays riches en ressources naturelles  (hydrocarbures, minerais, uranium, etc). devraient logiquement exercer une influence stratégique majeure sur les relations internationales. Pourtant, la réalité démontre souvent l’inverse : ces nations, bien qu’abondamment dotées par la nature, se retrouvent souvent contraintes par des clauses commerciales unilatérales, imposées par des puissances économiques ou technologiques. Cette situation pose une question de fond : ces pays sont-ils encore souverains ? Un cas de plus en plus fréquent est celui des clauses restrictives imposées par des pays exportateurs de biens technologiques (Union européenne, États-Unis, Japon, etc.). Lorsqu’un pays hors de ces zones souhaite importer une machine-outil, un équipement énergétique ou une technologie industrielle, il est souvent contraint de signer un engagement de non-détournement (end-use certificate), stipulant que le bien ne sera pas utilisé à des fins militaires ni réexporté à un tiers sans autorisation.

Asymétrie structurelle dans le commerce mondial

Ces engagements sont, dans une certaine mesure, légitimes. Ils visent à prévenir la prolifération d’armes, à contrôler les biens à double usage, ou à se conformer à des accords multilatéraux. Cependant, lorsqu’ils sont à sens unique, sans possibilité de négociation équitable, ils traduisent une forme d’asymétrie structurelle dans le commerce mondial.

La question se retourne : un pays exportateur d’énergie ou de matières premières peut-il, lui aussi, imposer à ses clients une clause interdisant tout usage militaire?

En théorie, oui. Le droit international reconnaît ce droit, notamment à travers la Résolution 1803 de l’Assemblée Générale des Nations Unies (1962) sur la souveraineté permanente des États sur leurs ressources naturelles. Cette résolution affirme que :

« Le droit des peuples et des nations à la souveraineté permanente sur leurs richesses et ressources naturelles doit être exercé dans l’intérêt du développement national et du bien-être du peuple. »

Et pourtant, dans la pratique, les pays du Sud n’imposent que rarement de telles clauses. Pourquoi ? Parce qu’ils sont souvent dans une position de dépendance structurelle : dépendance technologique, dépendance financière, dépendance aux marchés dominés par les pays riches.

Souveraineté sous contrainte

Lorsque les pays riches dictent leurs conditions, et que les pays ressources se plient sans alternative, on ne peut plus parler de souveraineté pleine. Il s’agit alors d’une souveraineté sous contrainte, où les décisions ne sont plus librement consenties, mais dictées par des rapports de force.

On pourrait penser que le droit international protège contre cela. Mais les règles du commerce mondial via l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce), chargée de réguler le commerce international “ ou encore certains régimes multilatéraux de contrôle comme le Régime de Wassenaar (un accord entre pays principalement occidentaux visant à contrôler les exportations d’armes conventionnelles et de biens à double usage), sont souvent influencés ou contrôlés par les grandes puissances.

Il ne s’agit pas d’entrer dans une opposition stérile Nord/Sud, mais de poser une vraie question de justice économique : comment les pays riches en ressources naturelles peuvent-ils retrouver une capacité de négociation réelle ?

Quelques pistes à envisager

  • renforcer la coopération Sud-Sud, pour créer des blocs de négociation plus solides (ex : OPEP (Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole), GECF (Gas Exporting Countries Forum – Forum des pays exportateurs de gaz), alliances africaines);
  • monter en puissance sur le plan technologique et industriel, pour réduire la dépendance aux pays du Nord;
  • négocier des clauses réciproques dans les contrats internationaux, imposant aussi des engagements d’usage aux acheteurs;
  • éxiger un respect strict des principes de la Résolution 1803 de l’ONU, dans les enceintes internationales.

La souveraineté n’est pas une déclaration politique, mais une capacité réelle à décider librement et à faire respecter ses choix. Lorsqu’un pays ne peut même pas imposer de conditions d’usage sur ses propres ressources, il est légitime de s’interroger : est-il encore souverain, ou simplement gestionnaire de richesses exploitées par d’autres ? Le débat est ouvert, et l’enjeu est majeur pour l’avenir des nations à ressources.

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