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Webinaire 102 du Forum Pamela Howard : la Françafrique perpétue l’esprit colonial de la France

Fanny Pigeaud décortique la Françafrique et développe les aspects sur lesquels enquêtent les journalistes

France-Afrique, Françafrique, la France à fric, etc. autant d’appellations et de sobriquets de l’un des systèmes de domination les plus en vue,  mis en place par un colonisateur pour perpétuer son hégémonie sur ces anciennes colonies, des générations après leurs indépendances, chèrement acquises à force de sang et de déchirements indélébiles. La France se particularise d’être le seul empire colonial à avoir perpétué son hégémonie, via une monnaie (franc de la Communauté financière africaine ‘’Franc CFA’’), des bases militaires implantées sur les territoires d’anciennes colonies, une formation d’élites politiques et d’hommes d’affaires dédiée à cet objectif, des alliances opaques entre classe politique et élites de part et d’autre, etc.

La Françafrique est le thème du webinaire 102 du Forum Pamela Howard sur lles Reportages des Crises Mondiales du Centre International pour les Journalistes (ICFJ) , sous l’intitulé « Comment enquêter sur la Françafrique ». Le webinaire 102  a été animé comme d’habitude par Kossi Balao, président du Forum, et dont l’invité est la journaliste Fanny Pigeaud, co-autrice avec Ndongo Samba Sylla du livre « L’arme invisible de laUne histoire du franc CFA ». Il intervient dans le cadre du concours mensuel lancé à partir du mois d’aout 2022 et se poursuivant jusqu’au mois de décembre de l’année en cours.

Françafrique : le retour vers le futur colonial

Fanny Pigeaud a d’emblée définit le concept, un préalable pour y voir clair avant de procéder à n’importe quelle enquête, journalistique soit-elle.

« Comment définir la Françafrique ? C’est un système de domination de la France sur ses anciennes colonies, dont le but est de servir les intérêts français. », lance-t-elle, appuyant ce prologue allocutive par les propos, datant de 1983, de l’ancien président français, François Mitterand : « Notre présence en Afrique ne vise que de protéger et défendre les intérêts français. »

Ensuite, la journaliste retrace quelques piliers de la Françafrique : « Les indépendances aussitôt acquises par les pays africains, la France leur fait signer en contrepartie, des accords touchant plusieurs domaines, notamment financier, monétaire, commercial, d’enseignement, ou encore dans le domaine de la défense. », ajoutant, plus précise : « Cela permet à l’ancien colonisateur libre accès aux matières premières dont regorge le sol africain. »

Franc CFA : l’exception monétaire française parmi les anciens colonisateurs

Les piliers de la Françafrique sont nombreux. Le plus célèbre et aussi le plus décisif demeure le franc CFA, qui fait de la France le seul ancien empire colonial à avoir maintenu une monnaie de type colonial, des années après l’indépendance. Cette donne n’a pas laissé de marbre économistes, parlementaires et mêmes des anciens officiels (ceux-ci grinçaient des dents en aparté), qui ont dénoncé cet état de fait. Le franc CFA reste la marque de fabrique de la domination française sur les territoires de ses anciennes colonies, que les officiels s’en lavent les mains ou qu’ils avouent ultérieurement n’avoir aucune maitrise sur ce dossier, ne change rien à ce jugement.

Note de la rédaction: « le franc CFA est le nom porté par deux monnaies communes africaines, héritées de la colonisation française et utilisées par quatorze pays d’Afrique (le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Guinée-Bissau, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo, qui constituent l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA), dont la monnaie est émise par la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), et les six autres pays — le Cameroun, la République Centrafricaine, la République du Congo, le Gabon, la Guinée équatoriale et le Tchad , qui sont membres de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC).) », source : Wikipédia

Revirement officiel : les dits d’hier et les non-dits d’aujourdhui

« Le comble, c’est que des années durant,  des ministres français disaient n’avoir aucun lien avec le franc CFA. Un peu plus tard, notamment le président de la République, Emanuel Macron, affirmait que ‘’désormais la France n’a aucune maitrise sur le Franc CFA, elle n’en est que la garante. » Un revirement révélateur.

« Délocaliser le siège des banques émettrices de franc CFA, initialement basées à Paris, pour notamment Dakar (capitale du Sénégal, ndlr), et Yaoundé (capitale du Cameroun, ndlr), ne suffit pas pour signifier la fin du franc CFA. », tient à préciser Fanny Pigeaud. 

Et la réforme de 2019 d’Emanuel Macron, ayant trait au remplacement du Franc CFA par l’Eco en Afrique de l’Ouest (devant entrée en vigueur en janvier 2022, ndlr), et la suppression de la réserve d’argent des Etats africains sur un compte du Trésor français, ne sont, selon la journaliste française, qu’un leurre qui n’a d’ailleurs jamais vu le jour.

La garantie du franc CFA : l’illusion de la Françafrique

L’histoire de la garantie n’est aussi qu’une illusion que les officiels français miroitaient comme argument de la bonne vertu de la Françafrique. « La garantie n’existe que sur le papier. La preuve, dans les années 1990, suite à une crise économique dans plusieurs pays africains, traduite par une baisse des cours de l’Euro tombé assez bas dans la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), la France aurait du prêter pour maintenir l’équilibre. Mais elle ne l’a pas fait, au contraire sous l’impulsion du Fonds monétaire international (FMI), elle a accompli des pressions sur beaucoup de pays d’Afrique. », argumente Fanny Pigeaud, qui relate une autre exemple : « Même chose lorsqu’en 2010, beaucoup de pays africains ont été secoués par une autre crise ; la France n’a pas encore prêter main forte à ces pays. »

Note de la rédaction : « la garantie de convertibilité illimitée est accordée par la France : en cas de choc sur la situation des comptes extérieurs de l’une des sous-régions de la Zone franc qui se traduirait, par exemple, par l’impossibilité pour les États de la sous-région d’assurer en devises le paiement de leurs importations, le Trésor français s’engage à apporter les sommes nécessaires en euros. », source : https://cutt.ly/pVBYcOD

Françafrique : les bases militaires en terre d’Afrique

La présence des bases militaires en Afrique fait également de la France une anomalie dans le cercle des anciens empires coloniaux. Le Sénégal et la Côte d’Ivoire ont été cités par Fanny Pigeaud comme des pays abritant les bases militaires.

« On a des difficultés d’agir quand une armée étrangère est chez soi, et le cas du Mali est édifiant : les autorités locales ont été interdites pour accéder à leurs comptes domiciliés à la BCEAO. », révèle Pigeaud, poursuivant : « La répression militaire est également activée quand un pays veut contester le franc CFA. La Cote d’Ivoire en est un exemple. » 

A ce sujet, elle a conclu : » Souvent on délocalise une base militaire pour l’implanter ailleurs, du Mali vers le Niger, par exemple. »

La francophonie : langage de la Françafrique

L’Organisation internationale de la francophone, activé comme soft power, l’Organisation pour l’harmonisation des droits des affaires, visant de mettre à l’écart des pays anglo-saxons. Autant de structures qui favorisaient l’ancrage de la Françafrique.

Mais pas seulement. « La France intervient même pour former des dirigeants politiques et économiques africains afin de ne pas critiquer le franc CFA. »

Culture : la Françafrique en perte de culture

Aspect un peu en déclin depuis quelques années. Les structures le représentant, dont le Centre culturel français (CCF) ne dispose plus de moyens d’antan. « Aussi, tient à rappeler Fanny Pigeaud, depuis l’injonction de Laurent Fabius en direction des ambassadeurs français en Afrique, de se consacrer aux volet économique, donc le business, la culture a été reléguée aux actions les moins prioritaires dans le cadre da la Françafrique. »

Comment les journalistes enquêteraient sur la Françafrique?

Ce panorama de dénomination française mis en exergue, la question de comment enquêter suit systématiquement. En tant que journaliste, Fanny Pigeaud, affiche plusieurs cordes à son arc en investigation dans les pays africains.
La forêt tropical du Cameroun, les litiges avec le Groupe Bolloré (qui n’a pas indemnisé deux  entreprises plaignantes du Cameroun depuis 1993, en dépit qu’elles aient obtenu gain de cause de la part de la Cour suprême du Cameroun), la médiatisation, en 2017, sur le site MediaPart, des échanges téléphoniques compromettants entre un diplomate français et le procureur de la Chambre de première instance de la Côte d’Ivoire pour écarter Laurent Gbago, président ivoirien, etc.

Outils d’enquête

Fanny Pigeaud, recommande aux journalistes désireux d’enquêter sur la Françafrique, de suivre les mêmes étapes comme pour d’autres sujets.

  • détecter le sujet,
  • choisir la thématique,
  • aborder les acteurs concernés (ministres des finances, directeurs des banques, cadres supérieurs, diplomates, etc),
  • filtrer le vrai du faux, de part et d’autre.

Les aspects concernés par l’enquête

Pour ce volet, Fanny Pigeaud propose, tout en étant consciente des contraintes africaines (ce n’est pas le cas en France, tient-elle à préciser), de faire la lumière sur « l’impact sur le niveau de vie français ou le sort économique de France, si demain il y aura un équilibre d’échanges économiques et commerciaux entre la France et les pays africains? », « le non-paiement d’impôts par quelques entreprises françaises bien introduites dans le cercle des affaires de la Françafrique, devenues prospères et très stables », « la France sera-t-elle la même si demain le franc CFA ne sera plus émis ? 

L’anachronisme politique français

Fanny Pigeaud critique l’anachronisme des officiels français, qualifiant de surréalistes ces propos d’Emanuel Macron, dans lesquels il accuse la Russie, la Chine et la Turquie d’être derrière la propagande dénonciatrice des pratiques de la France en Afrique, et qui aurait incité au mécontentement des populations africaines.Enfin, elle déclare que la Françafrique, à travers la présence économique dans les pays africains, s’effiloche un peu du fait de la rude concurrence des entreprises chinoises et turques.

Le webinaire 102 peut être visionné ici : https://www.youtube.com/watch?v=PqcafZ7D08w

    Fanny Pigeaud, Webinare 102 du Forum Pamela Howard

Bio Express de Fanny Pigeaud :

Fanny Pigeaud est journaliste depuis une vingtaine d’années et travaillant actuellement avec le site en ligne Mediapart, Le Monde Diplomatique, le site Afrique XXI. Elle est également comme déjà indiqué, co-autrice avec co-autrice avec Ndongo Samba Sylla du livre « L’arme invisible de la Françafrique :
Une histoire du franc CFA
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